LANGRES 2017 LA NATURE

Séminaire « L’éclipse de la nature » par Pierre Dulau et Guillaume Morano (I)

La 7e édition des Rencontres Philosophiques de Langres s’est tenue cette année du 2 au 8 octobre 2017. Nous proposons à nos collègues un compte-rendu du séminaire A (6 & 7 octobre ; prise de note P. Depierre).
NB : toute obscurité du texte est naturellement à mettre au compte du transcripteur.

1) L’ÉCLIPSE DE LA NATURE

« Il ne s’agit pas ici de défendre dogmatiquement une thèse, mais de poser les éléments d’un problème. Nous commencerons par établir un diagnostic, une "nosographie" en quelque sorte (c’est-à-dire une recension des symptômes).

Partons d’une vérité d’évidence : thématiquement la nature n’a jamais été aussi présente qu’à notre époque. Écologie, retour à une vie ou une alimentation plus "naturelles", parcs "naturels", réflexion sur l’importance de la "nature" sauvage, fables hollywoodiennes où "la nature" punit et châtie une humanité qui l’aurait persécutée (pour s’en convaincre, on se reportera aux innombrables film-catastrophes - pour l’essentiel américains - évoquant des tsunamis, des tremblements de terre, des sécheresses, des famines, des accidents cosmiques, et ainsi de suite (cf. Mad Max, Waterworld, The Wave, Les dents de la mer, Soleil vert, Melancholia, etc). La nature est donc bien omniprésente, en particulier par le thème des préoccupations écologiques. Mais nous pensons que ce souci de la nature cache une détresse, que ce soin, cette attention, cachent une angoisse.

En effet, la nature comme principe directeur des activités humaines, à la fois en tant que terme d’une enquête scientifique ou comme principe axiologique, a pratiquement disparu :

1) la science physique ne prétend plus nous renseigner objectivement sur une réalité hétérogène en dehors de nous. Ces sciences vont prendre à l’infini des modèles d’efficacité variable dont le statut ontologique est plus ou moins problématique : c’est le cas avec la physique quantique selon Heisenberg (voir le texte que nous lirons ci-après). La science en somme nous renseigne non plus sur la nature des choses, mais sur des réalités locales. La nature semble être devenue une pure et simple énigme, voire une hypothèse dispensable. Ce que suggère également Clément Rosset dans L’anti-nature (1986), où la nature apparaît comme une illusion, une fiction dont il faut se débarasser. On pourrait encore faire une analogie avec la sophistique antique, qui sépare le logos de l’être : de même, la technoscience met entre parenthèse et en suspens la réalité ontologique de la nature. Elle s’en méfie, et préfère parler de modélisation.

2) L’art savant a renoncé à copier des images ou figures de la nature. Il existe certes des exceptions ; mais Schönberg, Berg, Webern s’émancipent des attentes naturelles de l’oreille. La musique savante s’emploie au contraire à déjouer ces attentes. C’est le cas encore en littérature : le Nouveau Roman pulvérise la naturalité ; les exigences de naturalité de la chronologie ; la naturalité des psychologies des personnages. La "nature" n’est plus l’objet de la recherche, ni ordonnatrice de celle-ci.

3) En politique : aucun système politique occidental ne se réclame d’une "nature". Le conventionalisme d’un Kelsen s’oppose au point de vue du droit naturel ; Créon a gagné contre Antigone. La nature ici ne constitue plus une antériorité ordonnatrice.

4) Les nouvelles technologies semblent pouvoir indéfiniment modifier le présent. La nature serait manipulable à l’infini, et dépourvue de toute consistance ontologique. En France, un enfant sur trente est conçu en laboratoire. La reproduction est en train de devenir une production dont les effets deviennent des faits ; le donné devient construit. C’est la raison de l’apparition et du développement du transhumanisme, qui a pour objet d’abolir deux faits fondamentaux : la naissance et la mort. Des ingénieurs et entrepreneurs de la Silicon Valley tels que R. Kurzweil, S. Brin, E. Musk le disent et l’écrivent ouvertement : il s’agit d’émanciper l’homme de ses conditions naturelles d’appartenance, de désarrimer l’humanité de tout socle naturel.

5) Quelques données factuelles : en un siècle, l’humanité occidentale essentiellement constituée d’un population rurale, est devenue urbaine. L’agriculture est désormais une industrie, une affaire d’ingénieurs : les fruits de la Terre poussent hors-sol. Une manière de vivre est devenu une méthode pour prospérer. Quand il y a humanité, il est vrai, il y a civilisation, donc médiation ; mais des sauts technologiques comme la recomposition de l’ADN en 1973 ont carrément ouvert la possibilité de recréer des espèces (des chimères de chèvre-moutons, des crapauds sans tête, des cochons dépourvus d’yeux, etc). Le nouveau monde est un monde sans paysans, où l’exploitant agricole est un industriel, où on place le sang et le sperme dans des banques.

Tirons de tout ceci un premier bilan, en partant d’une définition classique : la nature est l’ensemble des phénomènes qui se fait sans nous et par soi. Or l’extension de cette région phénoménale que nous nommons "nature" ne cesse de se rétrécir, et tout est de plus en plus fait par nous et pour nous. Plus l’homme déploie le champ de sa puissance, plus le champ de l’altérité naturelle diminue, or ce n’est que par ce champ d’altérité que l’activité de l’homme peut faire relief. Il en résulte la situation paradoxale d’une éclipse, d’un soleil voilé, d’une nature devenue forme obscure : situation que l’on peut illustrer avec un blockbuster du cinéma hollywoodien comme Take shelter (Jeff Nichols, 2011). Le spectateur y assiste au spectacle et y trouve le plaisir malsain d’un déchaînement de quelque chose que nous avons fait disparaître. La nature revient comme un spectre hanter notre imaginaire : s’agit-il vraiment d’une nulllité ontologique ? Aristote posait la question de savoir si la nature est idiote ; mais nous avons rétrogradé en amont d’Aristote. Remarquons aussi que, bien souvent, le discours écologiste contemporain recycle et réemploie le vocabulaire du langage technicien : quand il s’agit de préserver des "ressources" naturelles, d’en faire un "usage" parcimonieux donc durable, la nature est vue encore comme un stock dont il ne faudrait pas mésuser. Elle a donc été déréalisée par la science, rendue obsolète par l’art, suspecte par la politique, et inutile par la technique, qui prétend finalement nous en émanciper.

Prolongeons pour finir cette réflexion sur la déréalisation de la nature, en privilégiant un instant le point de vue de la science physique avec ses échos philosophiques. Nous pourrons par exemple confronter deux extraits de conférence (voir ci-dessous extraits 1 & 3 ; le texte 2 venant compléter et éclairer les propos d’Heisenberg) rédigées et prononcées en novembre 1953 à deux jours d’intervalle, respectivement par Werner Heisenberg et Martin Heidegger (le philosophe répondant explicitement aux propos du physicien dans sa conférence Qu’est-ce que la technique ?) :

2) TEXTE 1 : WERNER HEISENBERG

Werner HEISENBERG, « La nature dans la physique contemporaine » (conférence donnée à Paris le 17 novembre 1953), publiée chez Gallimard, Paris, 1962, trad. Leroy, p.136, 137.

« Aujourd’hui, nous vivons dans un monde si totalement transformé par lui [l’homme] que nous rencontrons partout les structures dont il est l’auteur ; emploi des instruments de la vie quotidienne, préparation de la nourriture par les machines, transformation du paysage par l’homme ; de sorte que l’homme ne rencontre plus que lui-même. Sans doute existe-t-il des parties de la Terre où ce processus est loin d’être achevé ; mais tôt ou tard la domination technique de l’homme doit être totale.

Cette nouvelle situation nous apparaît le plus clairement dans la science moderne de la nature. Comme je l’ai dit plus haut, elle nous montre que nous ne pouvons plus du tout considérer comme une chose "en soi" les moellons de la matière, lesquels, à l’origine, étaient tenus pour la réalité ultime, qu’ils se dérobent à toute fixation objective dans l’espace et dans le temps et que, au fond, nous ne disposons pour tout objet de science que de notre connaissance de ces particules. La connaissance des atomes et de leur mouvement "en soi", c’est-à-dire indépendante de notre observation expérimentale, n’est donc plus le but de la recherche ; nous nous trouvons plutôt dès l’abord au sein d’un dialogue entre la nature et l’homme dont la science n’est qu’une partie, si bien que la division conventionnelle du monde en sujet et objet, en monde intérieur et en monde extérieur, en corps et en âme, ne peut plus s’appliquer et soulève des difficultés. Pour les sciences de la nature également, le sujet de la recherche n’est donc plus la nature en soi, mais la nature livrée à l’interrogation humaine et dans cette mesure l’homme, de nouveau, ne rencontre ici que lui-même. »

***

3) TEXTE 2 : WERNER HEISENBERG

Werner HEISENBERG, Manuscrit de 1942, Paris, Allia, 2010, trad. Chevalley, Première partie p.39.

« Mais en définitive on doit encore et toujours se rendre compte que la réalité dont nous pouvons parler n’est jamais la réalité "en soi", mais seulement une réalité dont nous pouvons avoir un savoir, voire dans bien des cas une réalité à laquelle nous avons nous-mêmes donné forme. Si l’on objecte à cette dernière formulation qu’il y a pourtant en définitive un monde objectif complètement indépendant de nous et de notre pensée, qui évolue ou qui peut évoluer sans que nous y soyons pour rien et qui est ce que nous visons vraiment avec la recherche scientifique, alors on doit opposer à cette objection à première vue si lumineuse le fait que l’expression "il y a" (es gibt) vient néanmoins déjà du langage humain et peut donc difficilement signifier quelque chose qui ne serait pas en relation d’une manière ou d’une autre avec notre pouvoir de connaissance. Pour nous, "il n’y a" justement que le monde dans lequel l’expression "il y a" possède un sens. »

***

4) TEXTE 3 : MARTIN HEIDEGGER

Martin HEIDEGGER, La question de la technique (18 novembre 1953), trad. Préau, Paris, Gallimard, 1958, p.36.

« [...] l’homme va vers le point où lui-même ne doit plus être pris que comme fonds (1). Cependant c’est justement l’homme ainsi menacé qui se rengorge et qui pose au seigneur de la Terre. Ainsi s’étend l’apparence que tout ce que l’on rencontre ne subsiste qu’en tant qu’il est le fait de l’homme. Cette apparence nourrit à son tour une dernière illusion : il nous semble que partout l’homme ne rencontre plus que lui-même. Heisenberg a eu pleinement raison de faire remarquer qu’à l’homme d’aujourd’hui le réel ne peut se présenter autrement. Pourtant aujourd’hui l’homme précisément ne se rencontre plus lui-même en vérité nulle part, c’est-à-dire qu’il ne rencontre plus nulle part son être [Wesen]. »

note 1 : Fonds = matière ou ressource disponible à exploiter.

***

5) REMARQUES CONCLUSIVES

Quelques brèves remarques conclusives : (TX 1 & 2) dans les textes d’Heisenberg, on rencontre un problème logique, car une connaissance sans en soi n’aurait aucun sens. Il paraît difficile de s’émanciper de tout réalisme naïf (crf. le célèbre "principe d’incertitude"). Si on ne peut plus évacuer le sujet humain de la théorie, cela ne fait pas pour autant disparaître son Autre. Remarque corrolaire : ici (TX 1), le travail est la production du monde humain, et non plus seulement transformation de la nature comme chez Marx.
(TX 3) Pour Heidegger, l’homme lui-même a disparu. L’homme abolit ce qui en lui ou hors de lui est de l’ordre de la nature ; cela nous conduit ironiquement à être incapables de retrouver en nous quelque chose qui serait de l’ordre d’une "nature humaine". »

[fin de la 1ère conférence]

LIENS ET DOCUMENTS

VERSION IMPRIMABLE (pdf) DE LA CONFÉRENCE I

LIEN VERS LA CONFÉRENCE II

LIEN VERS LA CONFÉRENCE III

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)