LANGRES 2017 LA NATURE

Séminaire « L’éclipse de la nature » par Pierre Dulau et Guillaume Morano (III) LA CONDITION REPROGRAMMÉE

La 7e édition des Rencontres Philosophiques de Langres s’est tenue cette année du 2 au 8 octobre 2017. Nous proposons à nos collègues un compte-rendu du séminaire A (6 & 7 octobre ; prise de note P. Depierre).
NB : toute obscurité du texte est naturellement à mettre au compte du transcripteur.

LA CONDITION REPROGRAMMÉE

1) Le nouveau « programme » post-humaniste

« Nous tenterons aujourd’hui d’étendre nos précédentes analyses à l’être humain, dans la perspective du posthumanisme ouverte par la convergence des nouvelles technologies "N.B.I.C." (i.e. ensemble regroupant les nanotechnologies - robotique à l’échelle atomique -, les biotechnologies, l’informatique - avec les recherches sur l’intelligence artificielle - et enfin les neurosciences) en un programme commun.

Selon un premier niveau d’analyse, le post-humain se comprend à la lumière du devenir contemporain de l’idée de l’humain. On passe d’abord de l’idée de "Nature", d’une essence qui définit l’homme en propre, à l’idée que Dieu se fait de lui, puis à une "Condition", c’est-à-dire un ensemble de facteurs parfaitement inessentiels et en même temps totalement nécessaires, qui constituent le socle irréductible de sa présence au monde, à savoir :


• naître sans l’avoir décidé ;
• devenir, vieillir ;
• mourir.

Le programme commun des N.B.I.C. aujourd’hui ne promet pas l’amélioration de cette condition humaine, mais la suppression de l’être conditionné de l’homme :

  • • suppression de la naissance ; une matrice technique se substitue au corps féminin comme matrice biologique
  • • suppression du devenir, de la maladie et de la dégénérescence, grâce au renouvellement génétique et à l’optimisation robotique de l’organisme (cf. nanotechnologies, robotique microscopique intervenant sur les cellules malades, mais cf. également les recherches sur les cellules souche).
  • • suppression de la mort par "uploading", téléchargement des données de la conscience sur un support inorganique non périssable.

En somme, ce programme nous place face à l’inédite ambiguïté d’un spiritualisme technique joint à un matérialisme non corporel. Le paradoxe est le suivant : alors même que l’âme disparaît, le corps devient invivable ; il s’agit d’une métensomatose psychique, la conscience étant censée changer de "support corporel". De là une interrogation sur le caractère inédit du programme des N.B.I.C. : que représente cette visée nouvelle, par rapport à la tradition philosophique ?

Sur la base de cette nouvelle entreprise, nous pouvons établir les quatre principales "formes" ou plutôt "figures" prises par l’idée d’homme (à ses propres yeux) :


• l’homme s’est d’abord vécu comme membre problématique d’un monde ordonné ;
• ensuite comme créature d’un dieu ;
• puis comme sujet autonome ;
• enfin comme produit autofabriqué

Le problème ici tient dans un échec de l’humanisme, qui a emporté l’humanité dans les désastreuses entreprises du XXème siècle. S’il y a un échec des politiques, de l’humanisme, de l’humanité, c’est qu’il faut alors concevoir une nouvelle forme d’humanité. De là une question : le sujet post-humain est-il la négation du sujet moderne, ou constitue-t-il au contraire son accomplissement radicalisé ? Ce sujet de la post-humanité est-il une radicalisation du sujet moderne, qui finit par le faire disparaître comme sujet ? Le post-humaine désignant alors ce par quoi, en s’accomplissant totalement, le sujet s’abolit par cette action-même ?

Il nous faut, pour le comprendre, faire retour sur l’idée du sujet moderne et sa révolte constituant son coeur le plus inapparent. Il y a un germe de révolte ici, comme le montre le texte d’Hannah Arendt :

2) Texte 1 : Hannah ARENDT

Hannah ARENDT, « Condition de l’homme moderne » (Prologue).

« Cet homme du futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l’existence humaine telle qu’elle est donnée, cadeau venu de nulle part (laïquement parlant), et qu’il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains. Il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables de faire cet échange, de même qu’il n’y a pas de raison de douter que nous soyons à présent capables de détruire toute vie organique sur Terre. La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l’on ne saurait en décider par des méthodes scientifiques. »

***

On peut parler d’une révolte métaphysique du sujet moderne, mais pas au sens de L’homme révolté chez Camus, qui parle de la créature devant le scandale de la douleur, de la maladie et de la mort. Il est ici question d’un scandale autre : celui de la créature en tant qu’elle se pense libre. Une révolte de la liberté contre quelque chose qui lui paraît scandaleux absolument (certes, elle n’est pas que destinée à se révolter, mais presque...). C’est pour la vie que la mort est scandaleuse ; c’est pour la sensibilité qu’est inacceptable la souffrance, mais pour la liberté ? Le scandale est pour elle celui de la naissance.

La naissance est un scandale originel : car s’il y a une chose que la liberté ne peut jamais récupérer, c’est la naissance, contrairement à la mort qui peut l’être par le suicide. Le sujet moderne souffre de ne pas s’être donné l’être.

On pourrait ici réinterpréter la finitude  : en l’absence de dieu, la finitude n’a pas d’autre sens qu’une présence non décidée au monde. On se référera à l’interprétation sartrienne de cette finitude ; mais également à l’esthétique transcendantale kantienne : une forme et une manière s’imposant à nous. Nous sommes limités par le monde qui nous fait face et ne choisissons pas d’y être inscrits. Le sujet se découvre alors libre, et découvre également les conditions non choisies de cette liberté : c’est le principe hétéronomique de son autonomie. Ce germe étant inapparent, on ne peut l’identifier qu’au regard rétrospectif du sujet moderne. La liberté n’obéit à aucun destin, même pas à celui de sa propre radicalisation. C’est la technoscience qui a constitué le terreau de cette révélation, dans le post-humain.

Cependant, pour le sujet post-moderne, l’autodonation de l’être prendra la forme d’une recréation scientifique continuée. Le nouvel idéal du sujet c’est désormais que rien ne soit en lui qu’il ne se soit lui-même donné . On pourra choisir ou pas la condition de mortel [cf le choix d’Ulysse ? (NdTr)]. Ce qui revient à la suppression de l’humanité comme conditionnée. On trouve une illustration très claire de ce fantasme, évoquée par Olivier Rey dans Une folle solitude, le fantasme de l’homme auto-construit (2006), dans l’intrigue du film de science-fiction Terminator : voir le texte 2.

3) Texte 2 : Olivier REY

Olivier REY, « Une folle solitude, le fantasme de l’homme autoconstruit ».

« Le retour dans le passé laisse entendre que la perte qu’il faut accepter, la castration par laquelle l’enfant doit passer pour entrer dans la communauté humaine, ne serait pas irréversible. Il suffirait que l’enfant, ayant grandi, retourne en arrière pour supprimer son père, négateur institué de la complétude originelle, vecteur classique de la séparation. Cela étant, pour pouvoir supprimer le père jusqu’au bout, il faudrait pouvoir s’en passer : or, avant de séparer, le père a engendré ! C’est pourquoi le fantasme conséquent avec lui-même en arrive, afin de nier aussi cette fonction, à caresser le rêve d’un auto-engendrement. Ne devoir l’être qu’à soi-même. Rêver de modifier le passé, c’est, en dernière analyse, cela : vouloir se précéder soi-même, être au principe de sa propre apparition. Dans le film Terminator (J. Cameron, É.-U., 1984), les machines, en éliminant les hommes auxquels elles doivent l’être, commettent un parricide pour prétendre à l’auto-engendrement. Sous cet éclairage, le pilotage par John Connor de sa propre apparition révèle un aspect ambigu : à la fois moyen de salut, et la réplique du mal qui est à combattre. »

***

Olivier Rey insiste sur le thème de la suppression du père, qui est la marque d’une volonté de se précéder soi-même ; un parricide en vue de l’auto-engendrement. L’auto-engendrement, c’est effectivement le rêve de la machine : supprimer l’homme qui est son créateur. Cet auto-engendrement est bel et bien le fantasme inconscient de la subjectivité post-moderne. Toutefois la fonction maternelle n’est pas "supprimée" dans ce scénario hollywoodien (Sarah Connor, mère d’un des héros du futur, est précisément celle qu’il faut sauver des machines). Or dans le transhumanisme, il y a abolition non seulement de la paternité originelle (dieu) mais aussi de la maternité originelle (la nature), c’est-à-dire de la natalité historique de l’homme à l’égard de l’homme. On a affaire à un homme qui n’est même plus le fils de l’homme, ce qui revient à la négation de toute histoire - à l’abolition de notre condition historique. Ni la science ni la technique n’ont besoin de leur histoire pour progresser : nous n’avons besoin des techniques de construction des Pyramides pour progresser, ni de Ptolémée pour faire aujourd’hui de l’astronomie.

En tout ceci résonne la formule de Feuerbach : « Connaître Dieu et ne pas être Dieu, c’est là scission et malheur ». L’homme d’aujourd’hui trouve en lui une idée de dieu qu’il n’assigne plus à un être hors de lui, et par conséquent c’est lui-même qu’il érige en dieu sous forme d’une causa sui ontologique. On reconnaît ici les traits de la modernité psychique ; on peut songer aussi à Habermas : le sujet post-moderne laisse entrevoir un principe d’inégalité qui risque de rendre caduques les institutions démocratiques que le sujet moderne avait permis d’entrevoir. Sont ainsi frappées d’obsolescence les institutions politiques du sujet moderne. Car comment gérer des sociétés avec des individus dont certains sont technologiquement augmentés, et d’autres non ? Là où il n’y a plus cette égalité ontologique des individus (natalité/mortalité), on entre dans le monde, que certains connaissent peut-être, d’un autre imaginaire filmique : Bienvenue à Gattaca (A. Niccol, É.-U., 1997).

Une deuxième question se pose : la réappropriation de sa condition par le sujet dissout l’identité même de sujet. Sous sa forme moderne, le sujet c’est une intériorité psychique irréductible, et un "corps propre" qui, parce qu’il est le support de cette interiorité, constitue la condition inaliénable de cette intériorité. Il y a donc une corporéité du sujet moderne, traitée par le droit : ce corps propre a une dignité, en même temps que le sujet humain. Or le corps propre n’est plus le lien inaliénable de l’identité personnelle ou un support contingent voire une ressource, une matière première de la technoscience. Comme dans une auto-dévoration pour entretenir sa propre vitalité, le corps est auto-consommé, dans des produits pharmaceutiques génétiques. D’autre part, ce corps devient un simple flux informationnel, potentiellement téléchargeable. Le sujet se fait donc disparaître lui-même dans son auto-engendrement. Il doit repenser intégralement les conditions ontologiques de sa présence, à cause de la radicalisation de son autonomie.

4) Remarques conclusives

[discussion libre : les notes qui suivent sont extraites des réponses des conférenciers à diverses questions du public]

Quelles sont l’éthique, la pratique, la morale travaillant derrière le déploiement de la technique ici ? La morale, c’est la liberté du vide hégélienne, à savoir le fantasme d’une liberté qui se voudrait indéterminée, supprimant tous les paramètres de sa condition d’apparition. Il y a là le fantasme d’une liberté absolue inconditionnée. L’éthique orientant ce processus est une éthique délirante, cachée derrière le post-humain (cf R. Kurzwald). La dignité de l’homme peut être abolie, mais une ambiguïté n’est pas exclue : c’est au nom de l’homme qu’ils font cela, même si c’est à cause de "l’obsolescence" de l’homme. Chez Feuerbach, l’homme est un dieu pour l’homme : on atteint ici le stade terminal de cette évolution, une sorte d’hégélianisme athéisé. Or la seule chose qui intéresse les contemporains, c’est :" est-ce qu’on y aura tous droit" ? Il y a aujourd’hui une incroyable faculté d’inétonnement !

Il faudrait aussi analyser de près les textes et ouvrages de Laurent Alexandre [par exemple La mort de la mort, 2011] : avoir une "condition" humaine, être conditionné, c’est insupportable parce que c’est inessentiel. Mais inversement, la radicalisation de l’autonomie du sujet moderne est une nouvelle forme d’assujettissement à la machine.

On peut également songer aux textes de Sartre sur la bombe atomique dans L’Être et le Néant. L’humanité en est au stade de décider de sa propre mortalité en tant qu’espèce. Mais dans les Cahiers pour une Morale, il y a un caractère essentiel de la mort, qui rend possible une liberté. La liberté sartrienne choisit entre des possibles, dont certains ne seront pas réalisés : c’est ce que l’on nomme la finitude. Alors que dans l’éternité, le non-choisi pourra être choisi plus tard. Cela fait songer au mythe de Chronos et Gaïa, laquelle ne peut engendrer parce qu’Ouranos recouvre Gaïa (tout est possible mais rien ne se passe, rien n’est réel : il n’y a pas d’événement). Le temps permet enfin la succession des générations en séparant Ouranos et Gaïa : il castre le père pour qu’il y ait auto-engendrement de l’enfant.

Autre remarque : si la vie a un prix, elle perd sa valeur. Ces catégories sont complètement impertinentes, mais une fois qu’on a franchi le pas, aucun comité d’éthique ne peut y changer quoi que ce soit. Nous n’avons pas d’ascendant sur la technique, ce n’est pas juste un système d’outils dont nous ferions ce que nous voulons, et dont nous devrions user avec prudence. Ce qu’exprime la loi de Gabor (ie. tout ce qui est techniquement possible finit par se réaliser), c’est que nous ne pouvons plus nous en passer. Il existe une sorte de naturalité dans le déploiement de la technique, qui le rend d’autant plus inquiétant et effrayant. C’est un mouvement spontané, qui se fait par soi, en nous et sans nous. Dans ces conditions, les catégories morales de l’humanisme sont-elles encore pertinentes pour en juger ? Nous penchons pour un certain fatalisme : il s’agit d’un processus, et il n’existe pas de proposition susceptible de nous sauver de ce déploiement de la technique.

Pour finir (et nuancer ce qui a été dit précédemment), on notera également qu’il y a, dans le discours transhumaniste, un mélange de fiction et de réalité, comme le souligne Jean-Gabriel GANASCIA dans Le mythe de la singularité (2017), et surtout un certain nombre d’intérêts idéologico-commerciaux tout à fait ordinaires, et très repérables.

[fin de la 3ème conférence]

LIENS ET DOCUMENTS

VERSION IMPRIMABLE (pdf) DE LA CONFÉRENCE III

LIEN VERS LA CONFÉRENCE I

LIEN VERS LA CONFÉRENCE II

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