La science et la vie

Ressource proposée par Franck Lelièvre, IA-IPR pour l’académie de Normandie.

Pour préparer à la mise en œuvre du nouveau programme et d’une nouvelle notion : la science.

 

LA SCIENCE ET LA VIE

“La nature aime à se cacher”

Le voile d’Isis, Nietzsche et la formule d’Héraclite : une connaissance par les gouffres ?

Une réflexion de Michel Foucault, extraite d’un de ses tous derniers textes publié juste après sa mort en 1985 et écrit en hommage à son maître Georges Canguilhem, « la vie : l’expérience, la science », nous servira de fil conducteur. « Il y a, y écrivait-il, dans la connaissance de la vie des phénomènes qui la tiennent à distance de toute la connaissance qui peut se référer aux domaines physico-chimiques : c’est qu’elle n’a pu trouver le principe de son développement que dans l’interrogation sur les phénomènes pathologiques. Il n’a été possible de constituer une science du vivant sans que soit prise en compte, comme essentielle à son objet, la possibilité de la maladie, de la mort, de la monstruosité, de l’anomalie et de l’erreur » [1].

 

Problème classique de la spécificité des caractères du vivant et du décalage entre les instruments de la biologie, ordonnés à l’étude expérimentale de la matière vivante, et son objet : la vie. Celle-ci défie les lois du mécanisme physico-chimique et déjoue les catégories de notre raison. Bichat faisait de l’instabilité et de l’irrégularité sa marque propre [2]. Les espèces vivantes sont reconnaissables à leurs caractères spécifiques, la vie est « création de formes », mais chaque être vivant est singulier. Il est individué, c’est-à-dire seul à être exactement tel qu’il est. Or, comme le disait Aristote, « il n’y a de science que du général ». Une vie se définit aussi par sa vulnérabilité. La précarité et l’instabilité introduisent en elle l’irréversibilité du temps, le hasard et la nouveauté comme dimensions de son histoire. « Est vivant, est objet de la connaissance biologique, tout donné de l’expérience dont on peut décrire une histoire comprise entre la naissance et la mort » [3].

 

Mais plus encore que l’aléa, ce sont les anomalies, les pathologies et les valeurs négatives qui singularisent l’ordre du vivant et nourrissent une forme de connaissance d’abord pratique. Car il n’y a pas plus de pathologie physique que mécanique. La maladie et l’urgence vitale, introduisent l’ enracinement du savoir dans l’action. L’art de soigner mais aussi celui de gouverner et d’éduquer en sont l’expression. Car ce sont les épreuves qui nous forment et les maladies qui nous renseignent sur la santé. La vie n’est pas un objet, c’est une activité. Vivre, c’est participer à une histoire biologique, personnelle et sociale dont la science découvre les méandres notamment dans l’embryogénèse et l’évolution des espèces. C’est entretenir un lien avec les autres et avec un milieu dont l’exploitation permet la satisfaction de nos besoins grâce à l’organisation de la société. C’est être rappelé à la vie par la pression du besoin et l’obligation de distinguer les biens et les maux. Vivre enfin, c’est devoir s’imposer une discipline et domestiquer une cruauté et une violence interne à la vie. Car, avec l’homme, la négativité du vivant atteint une profondeur sans pareille.

 

Spécificité du vivant et résistance à nos catégories, violence de la vie et dureté de ses épreuves, ce double thème est déjà présent dans la célèbre formule d’Héraclite : « la nature aime à se cacher » . Il prend ici d’autant plus son sens qu’en grec phuo, d’où vient phusis, signifie croissance, et qu’en latin natura, qui vient de nascor, signifie naître. Deux traits du vivant. La Nature d’Héraclite est donc une autre manière de nommer cette vie, qui, comme l’avait remarqué Aristote, « possède en soi-même le principe de son changement » [4]. Naître, croître, se développer, se nourrir, se reproduire, souffrir, vieillir, voilà ce qui se fait en nous sans que nous en soyons jamais les initiateurs. Pouvons-nous réellement y avoir accès ? La nature se cache en plus d’un sens, comme le rappelle Pierre Hadot [5]. Elle se dérobe et reste secrète . Elle résiste aux modèles les plus sophistiqués de notre science et telle est d’abord la leçon de l’épistémologie. Mais elle se dissimule aussi et nous trompe , elle use du voile de la « pudeur ». Elle nous apprend à en user pour nous protéger d’elle et civiliser sa puissance de mort, comme le racontent les mythes, les religions et l’histoire des sociétés.

 

Car le vivant recèle une part maudite. Elle est symbolisée, selon Bataille et Lacan, par ces matières à la fois fascinantes et répugnantes : sperme, sang et excréments ; respectivement, sexualité et amour ; sacrifice et meurtre, nourriture et déchets. « Avis aux philosophes écrivait Nietzsche. On devrait mieux respecter la pudeur avec laquelle la Nature se cache derrière des énigmes et des incertitudes chatoyantes. Peut-être la Vérité est-elle une femme qui a de bonnes raisons de ne pas laisser voir ses raisons ? Peut-être son nom est-il, pour parler grec Baubô  [6] ? – Oh ces Grecs ! Ils s’y connaissaient pour ce qui est de vivre : chose pour laquelle il est nécessaire de s’arrêter courageusement à la surface, à la draperie, à la peau, d’adorer l’apparence, de croire aux formes, aux sons, aux mots, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces grecs étaient superficiels – par profondeur ! » [7]

 

Or, voici que la biologie contemporaine contredit cette sagesse orphique. Armée de toute la puissance de la technologie, appuyée sur les ressources de l’organisation industrielle, elle semble avoir déchiré le voile d’Isis et nous offre la triple maîtrise bouleversante de la reproduction, de l’hérédité et de la programmation, voire, du gouvernement des hommes. Est-ce à dire que la vie n’a plus de secret et qu’elle s’offre sans résistance à nos machines ? Est-ce à dire également que les sociétés humaines peuvent rompre le cordon ombilical qui les relie à la nature et qu’une science de l’organisation, un « biopouvoir », science des populations et comportements, peut délivrer les sociétés du désordre, de la violence et des antiques liens des interdits et de la rigueur des lois ? Il faut en douter.

I - Machine et organisme : de la biochimie aux émotions et au désir en passant par la cybernétique.

a. Le modèle de la machine : la technique comme détour et la vie comme modèle.

Nous devons à Descartes la charte et le modèle – la machine - grâce auxquels la biologie s’est constituée en science expérimentale, sur le modèle de la physique classique, et la médecine, comme technique appliquée, a déployé ses prouesses. Suivant le modèle anatomo-clinique, en effet, l’art médical a détaché l’organisme de toute adhérence à un psychisme et tendu à se préserver de la contamination de l’efficace symbolique du guérisseur. Grâce au mécanisme, le vivant a été mis à nu, « partes extra partes », et a pu être décomposé dans ses fonctions. Il s’est avéré dépendre de constantes strictement matérielles, notamment de la double structure hélicoïdale constituée d’acides aminés. La médecine, séparant résolument le corps de toute âme, a alors ouvert l’espérance d’une potentielle immortalité.

 

« Je désire que vous considériez que ses fonctions suivent tout naturellement, en cette machine, de la seule disposition de ses organes, ne plus ne loin que font les mouvements d’une horloge ou autre automate, de celle de ses contrepoids et de ses roues, en sorte qu’il ne faut point, à leur occasion, concevoir en elle aucune autre âme végétative ou sensitive ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brûle actuellement dans son cœur et qui n’est point d’une autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés » [8]. Le programme du « mécanisme », sur le modèle de « l’animal machine », consiste à rapporter toutes les fonctions vitales : se mouvoir, parler, manger, etc., aux seuls effets de la combinaison de substances disponibles pour l’expérimentation.

 

Une première critique consiste à rappeler qu’une machine est capable de simuler mais non d’expliquer les fonctions organiques, car toute machine suppose une architecte, c’est-à-dire une impulsion et une surveillance extérieure. Il faut concevoir l’horloge, la réparer et savoir la remonter. De plus, toute machine vient après le vivant. Elle est un complément des besoins d’un organisme qu’elle présuppose, jamais son modèle. « L’art imite la nature ou bien il la parachève » disait Aristote : la capacité à calculer précède la machine à calculer, le pas précède la voiture, l’œil, les lunettes. Or, à supposer que le vivant soit réellement une machine infiniment complexe, « machine dans toutes ses parties » comme le disait Leibniz [9], son autonomie et son fonctionnement sont un défi à notre intelligence. Ils supposent une communication avec un milieu et, au sein de l’organisme, entre le tout et les parties, une orientation vers une fin, « comme si » un plan, une « idée directrice » disait Claude Bernard [10], commandaient l’ensemble. Nos concepts et nos modèles explicatifs ne sont donc que des métaphores [11], modélisables et souvent issues de notre vie sociale et de notre activité technique : code, organe/instrument, forme. D’où, comme nous le verrons, leur irrémédiable ambiguïté. Le vivant impose un ordre propre, entre la matière et l’esprit, les choses et les hommes.

 

b. La vie comme organisation : communication et régulation.

« Il n’y aura pas de Newton du brin d’herbe » avait imprudemment affirmé Kant. Il remarquait combien les phénomènes organiques tels que la reproduction, la capacité de guérir, le fonctionnement en synergie des organes d’un corps, défient l’explication et contredisent le rapport rationnel de la cause à l’effet. Le germe et l’individu, le microbe et les anticorps, les différents organes vitaux n’existent pas simplement l’un par l’autre mais l’un pour l’autre [12]. Leur relation est circulaire et le fonctionnement de tout organisme est à cet égard exemplaire : il suppose à la fois une spécialisation de ses différentes parties, ou organes, et leur intégration dans unité fonctionnelle de plus en plus complexe : la cellule, l’organe, l’organisme. Auguste Comte soulignait déjà la nécessité en eux d’un consensus des fonctions « en association régulière et permanente avec l’ensemble des autres », ou encore, comme l’écrivait le médecin Barthez, le « concours d’actions simultanées ou successives des forces des divers organes » [13]. Ces phénomènes, qui supposent une relation de fonctionnalité et non simplement de causalité et une référence à un tout, vont progressivement devenir objets d’une science réformée dans ses modèles.

 

Car il y a bien eu des Newton du brin d’herbe. La double hélice de l’ADN a été déchiffrée ; la structure de la cellule découverte et explorée ; les grandes lois de l’évolution enfin et de la sélection des espèces progressivement établies. Mais ce fut le résultat d’une révolution épistémologique qui a pulvérisé le modèle mécanique. En effet, si les propriétés du vivant dites « émergentes » sont « immergées » dans la physique et la chimie, si, comme l’écrit déjà Claude Bernard, « l’arrangement qui donne naissance au propriétés immanentes de la matière vivante, […] spécial et très complexe, [..] n’en obéit pas moins aux lois chimiques générales du groupement de la matière » [14], il s’agit bien ici de structures d’un tout autre ordre, au double sens d’une « forme » et d’une « information ». Dans le vivant, un message, un ordre, un « logos » sont inscrits et transmis sans que nous puissions en expliquer la genèse [15]. Nous devons à Claude Bernard la mise en évidence d’un « milieu intérieur » à l’organisme qui, grâce à des mécanismes de régulation et de contrôle, nommées depuis « homéostasie », permet la conservation de ses constantes vitales. Tout organisme est donc un « système dynamique ouvert qui défend son équilibre, en maintenant des constantes, envers et contre les perturbations qui l’affectent, en ajustant, soit à un niveau d’entretien, soit à une performance à réaliser, les relations qu’il soutien avec le milieu d’où il tire son énergie » [16].

 

Ces phénomènes, qui obligent à se référer à des notions de système ou d’information, impliquent l’idée d’un rapport actif en eux entre l’organisme et son milieu et une capacité de mise en forme et de réaction. Le vivant n’est donc pas un objet mais un centre d’initiative et d’action grâce auquel il se développe, se nourrit, s’accroît, se régénère et réagit aux agressions extérieures parce qu’il est capable de les identifier comme menace ou ressource, proie ou prédateur, aliment ou excrément, partenaire sexuel ou rival. Même réduit à des relations plus élémentaires, il n’est pas « une machine qui répond à des excitations, mais un machiniste qui répond à des signaux par des opérations » [17]. « Entre le vivant et le milieu, le rapport s’établit comme un débat où le vivant apporte ses normes propres d’appréciation des situations où il domine le milieu » [18]. Cette dimension spécifique au vivant s’accroît et se complexifie, à mesure que s’accroissent les capacités de perception, de mémoire, de connaissance et de prévision, d’organisation et de réaction des organismes. Elles obligent l’observateur à reconnaître au vivant une intériorité et une intelligence manifeste mais incommensurable à la nôtre. « Quelle lumière sommes-nous assurés de contempler pour déclarer aveugles tous autres yeux que ceux de l’homme ? Quelle signification sommes-nous certains d’avoir donné à la vie en nous pour déclarer stupides tous autres comportements que nos gestes ? Sans doute l’animal ne sait pas résoudre tous les problèmes que nous lui posons, mais c’est parce que ce sont les nôtres et non les siens. L’homme ferait-il mieux que l’oiseau son nid, mieux que l’araignée sa toile ? » [19].

 

c. Le désir à la racine de la vie : « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ».

Cette mention à l’intelligence du vivant et à celle du sens d’un comportement réintroduisent la vieille idée d’une finalité et du vitalisme dans la philosophie du biologiste. Canguilhem soutient qu’il ne s’agit plus là d’un retour à d’obscures « forces vitales » mais d’une fidélité aux phénomènes à observer, d’un refus de deux formes d’abstractions métaphysiques : le matérialisme et le spiritualisme. « Le plus souvent, notait déjà Bergson, quand l’expérience a fini par nous montrer comment la vie s’y prend pour obtenir un certain résultat, nous trouvons que sa manière d’opérer est précisément celle à laquelle nous n’aurions jamais pensé » [20]. Un vitaliste « c’est un homme qui est induit à méditer sur les problèmes de la vie davantage par la contemplation d’un œuf que par le maniement d’un treuil ou d’un soufflet de forge » ; c’est un « savant qui éprouve à l’égard de la nature un sentiment filial, un sentiment de sympathie, et ne considère pas les phénomènes naturels comme étranges et étrangers » [21].

 

Car cette vie qui s’annonce par la poussée du besoin ou l’alerte de la douleur nous rappelle à notre condition. L’application du second principe de la thermodynamique à la vie [22], celui de l’irréversibilité des transformations d’un système isolé par dégradation de l’énergie et croissance de l’entropie, donne à la formule de Bichat tout son tragique. Le vivant est un facteur d’ordre et de complexité « qui résiste à la mort » par la quantité d’information qu’il tend à conserver au détriment de son milieu. Les forces qui travaillent en nous à nous conserver et à nous développer, sont travaillées de l’intérieur par l’échéance fatale de leur disparition. Elles tirent parti des mécanismes de leur propre destruction pour résister, se régénérer et même guérir [23]. Le vivant est donc à la fois création et destruction, vie et mort. Aussi les grandes dualités vitales, danger et opportunité, conflit et unité, plaisir et souffrance, amour et haine, pulsion de vie et pulsion de mort, structurent à bon droit le vivant et sa compréhension depuis Anaxagore jusqu’à Freud et au-delà. Ceci corrige l’irénisme et la soif d’unité et d’équilibre qui dominent une certaine célébration de la Nature. Nietzsche l’a exprimé d’une façon particulièrement énergique : « vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce), l’exploiter » [24]. De même, écrit Darwin dans son autobiographie « je doute écrit Darwin dans son autobiographie, que le sentiment d’humanité soit une qualité naturelle ou innée » [25]. Par-là se posent des questions morales fondamentales aux racines de la civilisation mais se pose surtout la question de la présence, au sein de la vie, de valeurs négatives qui passent par la douleur, l’angoisse et l’expérience de la maladie.

II - Santé et maladie : des organismes aux sociétés, les trois métiers impossibles, soigner, éduquer et gouverner.

a. La médecine : « un art au service de la vie ».

Les deux décalages catégoriels qui rendent, dans toute la rigueur du terme, le vivant hétérogène à la science : l’individualité et l’instabilité, se retrouvent au cœur de l’art médical. En tant qu’organisme en effet, l’être humain est doublement individué, par son corps et l’histoire de ses organes et, tout autant, selon une ligne de croisement, une « couture » insaisissable en son sein, en tant qu’être humain, doté d’une personnalité, d’une histoire, et inséré dans des rôles sociaux. Cette dualité est au cœur du travail diagnostique et thérapeutique du médecin. La maladie est toujours d’abord un « drame intime » qui implique une attention et une écoute, une mise en récit, essentielles à la compréhension des symptômes et au traitement médical de la maladie. C’est pourquoi, on le sait, Canguilhem conteste la thèse de l’identité du normal et du pathologique « aux variations quantitatives près ». Avoir un excès de sucre dans le sang, devenir diabétique, c’est « changer de rein » et, plus profondément, « changer de vie », affronter une nouvelle donne vitale et sociale.

 

Aussi la formule, fort appréciée dans le monde médical, selon laquelle la médecine est « une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences , plutôt que comme une science proprement dit » [26] s’enracine-t-elle dans les deux traits du vivant déjà soulignés : individuation et précarité. C’est effectivement toujours un malade, non un organe, que soigne le médecin. « Un microscope, un thermomètre, un brouillon de culture ne savent pas une médecine que le médecin ignorerait. Ils donnent un résultat. Ce résultat n’a aucune valeur diagnostique. Pour porter un diagnostic, il faut observer le comportement du malade » [27]. Mais la maladie du malade est aussi une réaction créatrice. La maladie est une « expérience d’innovation positive du vivant » [28], l’expression de sa capacité à élaborer des remèdes, à se réparer, à cicatriser, à sécréter des anticorps et à entrer en convalescence. Grâce à grâce à la technique médicale, cette fragilité et cette réactivité deviennent des ressources.

 

b. La vie des sociétés : organisation et institutions.

Le social prend donc ses racines dans le vital. L’invention d’un art médical, la mise en œuvre de la satisfaction des besoins biologiques primaires mais aussi certains traits tels que l’organisation et la coordination de ses organes nous le rappellent. Ils motivent le transfert de concepts entre biologie et sociologie : cellule, milieu, organe ou bien machine, régulation, norme, code, information, hérédité etc. De même, l’organisation du vivant en espèces et en groupes, les problématiques d’adaptation et de concurrence ont pu nourrir des idéologies de sinistre mémoire telles que la sélection des plus aptes ou la volonté d’améliorer l’homme et de créer un « homme nouveau ». Mais elles motivent également l’instauration de la démographie et, dès la fin du XVIIIème, les politiques de santé publique. La vie se rappelle à présent à nos sociétés par les phénomènes de dérèglement climatique, le retour des grandes épidémies ou les effets de l’entropie humaine : déchets, pollution, désordres divers liés à la surpopulation ou à la surexploitation des milieux naturels.

 

Pourtant le social se distingue aussi radicalement du vivant. Dans les sociétés, en effet, « le régulateur est postérieur à ce qu’il règle » [29]. Les normes humaines, à la différence des normes vitales, sont relatives, conventionnelles et variables. La diversité des systèmes de parenté et d’alliance, les interdits liés à la sexualité le montrent suffisamment. Toutefois, même à cet égard, les similitudes sont frappantes : les normes sociales, instituées certes et non immanentes à la vie sociale, ont bien, elles aussi, une fonction vitale. Elles ordonnent notre conduite et indiquent ce qu’il convient de respecter et dont la transgression impliquera une sanction ou un dommage pour la société. « Une norme, une règle, c’est ce qui sert à faire droit, à dresser et à redresser » [30]. De même, les sociétés ressemblent à des organismes. Elles doivent se doter d’un organe régulateur propre à les organiser et à les unifier. Canguilhem suit ici la leçon d’Auguste Comte qui distingue « la société et le pouvoir, entendant dans ce dernier concept l’organe et le régulateur de l’action commune spontanée, organe distinct mais non séparé, organe rationnel mais non arbitraire de ‘l’évidente harmonie spontanée qui doit toujours régner entre l’ensemble et les parties du corps social’ » [31].

 

L’optimisme comtien a ses limites. Entre la vie et la société, l’évidence de la santé et de la pathologie se renversent. « Dans l’ordre de l’organique, l’usage de l’organe, de l’appareil, de l’organisme est patent ; ce qui est parfois obscur, ce qui est souvent obscur, c’est la nature du désordre. Du point de vue social, il semble au contraire que l’abus, le désordre, le mal, soient plus clairs que l’usage normal. L’assentiment collectif [nous sommes en 1955] se fait plus facilement sur le désordre : le travail des enfants, l’inertie de la bureaucratie, l’alcoolisme, la prostitution, l’arbitraire de la police [nous dirions : la crise de l’école, celle de l’hôpital ou de l’Etat, etc.], ce sont des maux sociaux sur lesquels l’attention collective se porte (bien, entendu pour les hommes de bonne foi et de bonne volonté) et sur lesquels le sentiment collectif est aisé. Par contre, les même hommes qui s’accordent sur le mal, se divisent sur le sujet des réformes ; ce qui paraît aux uns remède apparaît précisément aux autres comme un état pire que la mal » [32]. Le diagnostic garde toute son actualité.

 

C’est donc le moment de retrouver l’éloge des formes et de la mesure qui permettent de régler les conflits et de lutter contre le vertige de la puissance, à présent scientifique et technique. Platon, reprenant la figure de Prométhée dans son Protagoras, envisage que les sociétés se détruisent et disparaissent du fait du rapt du feu par le Titan. Les hommes « cherchent à se rassembler et à fonder des villes pour se défendre. Mais, une fois rassemblés, ils se lèsent réciproquement, faute de posséder l’art politique ; de telle sorte qu’ils recommencent à se disperser et à périr ». Intervient alors un Dieu : « Zeus alors, inquiet pour notre espèce menacée de disparaître, envoie Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice, afin qu’il y eût dans les villes de l’harmonie et des liens créateurs d’amitié. » [33] Nous ne possédons toujours pas l’art politique et aucun Dieu ne viendra nous sauver. C’est sans doute le moment de méditer une dernière leçon de la vie. Comme certains caractères de l’organisme se sont avérés remplir des fonctions cruciales alors qu’ils semblaient des vestiges d’un passé dépassé, certains interdits très anciens : interdit de l’inceste, interdit du crime, principe d’indisponibilité du corps humain, respect inconditionnel de la personne, beauté de la nature, gardent certainement toute leur valeur pour domestiquer la vie et respecter le voile qui la préserve. « La nature aime à se cacher ».

 

FRANCK LELIÈVRE
Cayenne, 3 décembre 2019, Fort-de-France, janvier 2020.

 

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La science et la vie_F Lelièvre

Notes

[1Michel FOUCAULT, La vie : l’expérience et la science, Dits et écrits, II, Paris, Gallimard Quarto, 2001, p. 1591.

[2Georges CANGUILHEM, Le normal et le pathologique dans La connaissance du vivant, Paris, Vrin, 1965, p. 156.

[3Georges CANGUILHEM, La vie, article de l’Encyclopédia Universalis Paris, 2007, p. 1.

[4ARISTOTE, Physique, II.

[5Pierre HADOT, Le voile d’Isis, Essai sur l’histoire de l’idée de Nature, Paris, Gallimard, 2004.

[6Femme vieille et laide, figure féminine de la mythologie d’Eleusis, qui dévoile en riant à une Déméter éplorée et cherchant sa fille « la forme peu convenable de son corps » en retroussant son péplos. Cf. Hadot p. 295.

[7Friedrich NIETZSCHE, Le gai savoir, Paris, Gallimard, 1981, Préface, 4, p. 27.

[8René DESCARTES, Traité de l’Homme, 1633, Œuvres philosophiques, Paris, Garnier, 1963, tome 1, p. 479, 480, Cité par Canguilhem, La vie, « la vie comme mécanisme », Paris, 2007, p. 7.

[9LEIBNIZ, La monadologie, °64.

[10Claude BERNARD, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, Paris, Baillière et fils, 1950, Kessinger Legacy Reprint, Première leçon, III, p. 50.

[11Richard C LEWONTIN, La triple hélice, les gènes, l’organisme, l’environnement, Paris, Seuil 2003.

[12Emmanuel KANT, Critique de la faculté de juger, °65.

[13Cité par CANGUILHEM, La vie, « la vie comme organisation », Paris 2007, p. 9.

[14Claude BERNARD, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux.

[15Georges CANGUILHEM, Le concept et la vie, Etudes d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1983, p. 362.

[16Id., La vie, « La vie comme organisation », Paris, 2001, p. 11.

[17Id., Machine et organisme, dans La connaissance du vivant, Paris, Vrin, 1965, p. 117.

[18Id., Le vivant et son milieu, dans La connaissance du vivant, Paris, Vrin, 1965, p. 146.

[19Id., La pensée et le vivant, dans La connaissance du vivant, Paris, Vrin, 1965, p. 10.

[20Henri BERGSON, L’évolution créatrice, Paris, Presses universitaires de France, p. VI.

[21Georges CANGUILHEM, Aspects du vitalisme, dans La connaissance et la vie, Paris, Vrin, 1965, p. 90.

[22Ernst SCHRÖDINGER, Qu’est-ce que la vie ?, Paris, Christian Bourgeois, 1986.

[23Jean-Claude AMEISEN, La sculpture du vivant, Paris, Seuil-Point, 2003.

[24Friedrich NIETZSCHE, Par-delà Bien et Mal, °259.

[25Charles DARWIN, Autobiographie, Paris, Belin, 1986.

[26Georges CANGUILHEM, Le Normal et le pathologique p. 7.

[27Id. p. 122

[28Id. p. 130.

[29Id. p. 187.

[30Id. p. 177.

[31Id. p. 186.

[32Georges CANGUILHEM, Le problème des régulations dans l’organisme et dans la société, dans Ecrits sur la médecine, Paris Seuil, p. 108.

[33PLATON, Protagoras, 322 b-d.

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