Lettre aux professeurs de philosophie suite à l’assassinat du professeur d’histoire et géographie Samuel Paty

de M. Franck Lelièvre
IA-IPR de Philosophie

 

Chers collègues,

 

 

La nouvelle de l’exécution d’un de nos collègues professeur d’histoire-géographie dans un collège de la banlieue parisienne, vendredi 16 octobre dernier en fin d’après-midi, en pleine rue, suite à un cours d’enseignement moral et civique, nous a tous plongés dans la sidération.

 

Au-delà de la tristesse et la colère qu’elle suscite, cette nouvelle avive la conscience de l’importance et de la gravité de notre engagement, en tant que citoyens, enseignants et tout simplement en tant qu’hommes.

 

Une nouvelle fois, après le massacre en janvier 2015 des journalistes de Charlie Hebdo, mais en réalité depuis l’annonce, en février 1989, de la sentence de mort à l’encontre de l’écrivain Salman Rushdie suite à la publication des Versets Sataniques, nous sentons bien que quelque chose d’essentiel est visé qui touche à notre capacité de penser, d’exercer notre jugement critique et de chercher ensemble la connaissance et la vérité ; bref, qu’il y va de notre métier et de notre liberté et qu’il n’est pas de liberté sans courage.

 

L’extrême violence, la sauvagerie insensée de cette mise à mort ne sont malheureusement pas nouvelles. Elles sévissent depuis un certain temps contre des peuples entiers - en particulier contre des femmes - opprimés, terrorisés et asservis au nom d’une idéologie mortifère. Certains de nos concitoyens, particulièrement courageux, sont contraints de vivre, depuis trop longtemps, sous protection policière. Cela doit nous inciter à la gravité et nous garder des discours de justification et des tentatives de relativisation, par les circonstances, les conditions socio-économiques, les traumatismes passés ou présents, la préservation de faux semblants au nom d’une prétendue paix sociale et d’une diversité des cultures qu’il s’agit justement de promouvoir. Car c’est à la paix civile et à la possibilité d’une entente que nous travaillons.

 

Le détail des circonstances professionnelles de ce meurtre nous en rappelle hélas d’autres que vous pouvez avoir été, ou serez peut-être, appelés à vivre ou à connaître à des degrés divers : contestations d’enseignements (en sciences, en histoire, en littérature, en philosophie et ailleurs), refus de certaines activités, en particulier sportives, pressions de certaines familles, tensions parfois très vives entre élèves, et certainement, plus éprouvant encore, courriers, messages sur les réseaux sociaux, appels à la haine, convocations - ici dépôt de plainte - qui provoquent des tourments et la crainte pour sa vie et pour celle de ses proches. Ces risques, tout à fait réels, nous appellent au tact et à la prudence. Ils nous rappellent l’importance de la solidarité entre collègues et nous enjoignent à ne jamais oublier que nul ne fait jamais cours pour complaire à tel ou tel ni ne doit renoncer à ce qu’il sait être essentiel.

 

Une information plus détaillée, votre expérience et les connaissances acquises sur des questions telles que la liberté de conscience ou l’enseignement du fait religieux, vos convictions, votre culture, doivent vous permettre de préparer, dans la sérénité, le moment à venir de recueillement lors de la reprise des cours. Ils sont destinés à réconforter et à affermir l’esprit de vos élèves. Les programmes disciplinaires, la richesse des supports et des textes, en particulier philosophiques ou littéraires, qui sont à votre dispositon seront de précieuses ressources.

 

Ainsi, lisant, ces derniers jours, l’Espèce humaine de Robert Antelme, je trouve cette réflexion à propos d’un déporté nommé Jacques. Et certes, le contexte est différent mais la haine est identique et le mépris, le refus du dialogue au nom d’un projet politique de conquête et de domination totale, tracent un trait d’union entre ces situations. « Si on allait trouver un SS et qu’on lui montre Jacques, on pourrait lui dire : "Regardez-le, vous avez fait cet homme pourri, jaunâtre, ce qui doit ressembler le mieux à ce que vous pensez qu’il est par nature : le déchet, le rebut, vous avez réussi ! Eh bien, on va vous dire ceci, qui devrait vous étendre raide si « l’erreur » pouvait tuer : vous lui avez permis de se faire l’homme le plus achevé, le plus sûr de ses pouvoirs, des ressources de sa conscience et de la portée de ses actes, le plus fort. […] Avec Jacques, vous n’avez jamais gagné. Vous vouliez qu’il vole, il n’a pas volé. Vous vouliez qu’il lèche le cul aux kapos pour bouffer, il ne l’a pas fait. Vous vouliez qu’il rît pour se faire bien voir quand un meister foutait des coups à un copain, il n’a pas ri. Vous vouliez surtout qu’il doute si une cause valait qu’il se décompose ainsi. Il n’a pas douté." »

 

Ne vous y trompez pas : quelque part sur les réseaux sociaux, au sein de certains groupes, le meurtrier de notre collègue est devenu un martyr et un héros qui leur servira sans doute de modèle. D’aucuns, arguant du trouble produit et du désarroi, croiront pouvoir se vanter d’avoir, comme cet autre fanatique, assassin d’enfants juifs et d’un soldat de confession musulmane, « mis la France à genoux ».

 

Votre sérénité et votre capacité à accomplir, avec fermeté et rigueur, mais aussi avec tact et bienveillance, votre travail de formation de vos élèves seront, comme nous le savons tous, notre meilleure réponse. Car vous êtes, nous sommes, les porteurs de valeurs de vie et de joie, joie d’apprendre et d’échanger et, à ce titre, le meilleur rempart contre l’intégrisme et le fanatisme et les promoteurs de l’égalité et de la citoyenneté.

 

Le 18 octobre 2020,

 

Franck Lelièvre
IA-IPR de Philosophie
Académie de Normandie, extension pour l’académie de la Martinique.

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