Individualisme et solidarité organique (DÜRKHEIM) Le regard du sociologue engagé au temps de l’Affaire Dreyfus

Ce choix de textes et de supports est proposé par des professeurs de
l’académie de Normandie.

 

TEXTE

 

 

« Non seulement l’individualisme n’est pas l’anarchie, mais c’est désormais le seul système de croyances qui puisse assurer l’unité morale du pays.

 

On entend souvent dire aujourd’hui que, seule, une religion peut produire cette harmonie. Cette proposition, que de modernes prophètes croient devoir développer d’un ton mystique, est, au fond, un simple truisme sur lequel tout le monde peut s’accorder. Car on sait aujourd’hui qu’une religion n’implique pas nécessairement des symboles et des rites proprement dits, des temples et des prêtres ; tout cet appareil extérieur n’en est que la partie superficielle. Essentiellement, elle n’est autre chose qu’un ensemble de croyances et de pratiques collectives d’une particulière autorité. Dès qu’une fin est poursuivie par tout un peuple, elle acquiert, par suite de cette adhésion unanime, une sorte de suprématie morale qui l’élève bien au-dessus des fins privées et lui donne ainsi un caractère religieux. D’un autre côté, il est évident qu’une société ne peut être cohérente s’il n’existe entre ses membres une certaine communauté intellectuelle et morale. Seulement, quand on a rappelé une fois de plus cette évidence sociologique, on n’est pas beaucoup plus avancé ; car s’il est vrai qu’une religion est, en un sens, indispensable, il est non moins certain que les religions se transforment, que celle d’hier ne saurait être celle de demain. L’important serait donc de nous dire ce que doit être la religion d’aujourd’hui.

 

Or tout concourt précisément à faire croire que la seule possible est cette religion de l’humanité dont la morale individualiste est l’expression rationnelle. À quoi, en effet, pourrait désormais se prendre la sensibilité collective ? (…)

 

On est maintenant mieux en état de comprendre pour quelle raison certains esprits croient devoir opposer une résistance opiniâtre à tout ce qui leur paraît menacer la croyance individualiste. Si toute entreprise dirigée contre les droits d’un individu les révolte, ce n’est pas seulement par sympathie pour la victime ; ce n’est pas non plus par crainte d’avoir eux-mêmes à souffrir de semblables injustices. Mais c’est que de pareils attentats ne peuvent rester impunis sans compromettre l’existence nationale. En effet, il est impossible qu’ils se produisent en liberté sans énerver les sentiments qu’ils violent ; et comme ces sentiments sont les seuls qui nous soient communs, ils ne peuvent s’affaiblir sans que la cohésion de la société en soit ébranlée. Une religion qui tolère les sacrilèges abdique tout empire sur les consciences. La religion de l’individu ne peut donc se laisser bafouer sans résistance, sous peine de ruiner son crédit ; et comme elle est le seul lien qui nous rattache les uns aux autres, une telle faiblesse ne peut pas aller sans un commencement de dissolution sociale. Ainsi l’individualiste, qui défend les droits de l’individu, défend du même coup les intérêts vitaux de la société ; car il empêche qu’on n’appauvrisse criminellement cette dernière réserve d’idées et de sentiments collectifs qui sont l’âme même de la nation. (…) Et s’il est un pays entre tous les autres où la cause individualiste soit vraiment nationale, c’est le nôtre ; car il n’en est pas qui ait aussi étroitement solidarisé son sort avec le sort de ces idées. C’est nous qui en avons donné la formule la plus récente, et c’est de nous que les autres peuples l’ont reçue ; et c’est pourquoi nous passions jusqu’à présent pour en être les représentants les plus autorisés. Nous ne pouvons donc les renier aujourd’hui, sans nous renier nous-mêmes, sans nous diminuer aux yeux du monde, sans commettre un véritable suicide moral. On s’est demandé naguère s’il ne conviendrait pas peut-être de consentir à une éclipse passagère de ces principes, afin de ne pas troubler le fonctionnement d’une administration publique, que tout le monde, d’ailleurs, reconnaît être indispensable à la sûreté de l’État. Nous ne savons si l’antinomie se pose réellement sous cette forme aiguë ; mais, en tout cas, si vraiment un choix est nécessaire entre ces deux maux, ce serait prendre le pire que de sacrifier ainsi ce qui a été jusqu’à ce jour notre raison d’être historique. Un organe de la vie publique, si important qu’il soit, n’est qu’un instrument, un moyen en vue d’une fin. Que sert de conserver avec tant de soin le moyen, si l’on se détache de la fin ? Et quel triste calcul que de renoncer, pour vivre, à tout ce qui fait le prix et la dignité de la vie,

 

Et propter vitam vivendi perdere causas !
[Et continuer à vivre, tout en perdant la raison même de vivre] »

 

Émile DURKHEIM, L’individualisme et les intellectuels. La science sociale et l’action (p. 261-278)

 

 

QUESTIONS

 

  1. Quels traits et quelles propriétés définissent une religion pour l’auteur ?
  2. Expliquer : « cette réserve d’idées et de sentiments collectifs qui sont l’âme même de la nation ».
  3. Comment distinguer le sens positif de l’individualisme du sens négatif habituel ?
  4. Pourquoi renoncer à la défense de Dreyfus serait renoncer « à tout ce qui fait le prix et la dignité de la vie » ?
  5. Une « religion de l’humanité » est-elle possible ? De quoi peut-il s’agir ? Une nouvelle religion qui remplace toutes les autres ? Un système de croyances et de pratiques qui leur permet de coexister et qui correspondrait à la « laïcité » ?

     


     

COMMENTAIRE

 

Publié en 1898, l’article L’individualisme et les intellectuels est écrit par Durkheim en réaction à l’affaire Dreyfus, dans laquelle il est engagé, auprès de Jaurès notamment.

 

Il y exprime la nécessité qu’il y a à défendre un individu, injustement accusé, contre les intérêts de l’État, et plus particulièrement de l’armée. Thèse étonnante, pour qui estime que Durkheim, sociologue « holiste », devrait considérer que l’individu n’est que peu de choses par rapport aux intérêts supposés du tout social. Et pourtant, c’est bien d’un point de vue sociologique que Durkheim rappelle le caractère sacré de la liberté individuelle : celle-ci n’est pas seulement inscrite dans les principes des philosophes ou dans les textes constitutifs de la République moderne. Elle est dorénavant un des principes, sinon le principe, de sociétés étendues, complexes, plurielles, où domine la division du travail. Et si toute société a besoin de religion, et donc de sacré, pour les nôtres, c’est l’individu et ses droits que nous ne saurions profaner sans nous trahir.

 

Qu’on s’entende bien : par « religion », Durkheim ne désigne pas une foi commune en des êtres invisibles et transcendants, mais en un ensemble solidaire de représentations et de pratiques, obligatoires et solidaires. Le plus étonnant est qu’on puisse consacrer la liberté individuelle de pensée et d’action, que la raison et l’autonomie deviennent les valeurs fondatrices d’une société.

 

Ce n’est pas sans poser problème, et c’est une des questions fondamentales auxquelles Durkheim s’est attelé toute sa vie, notamment en envisageant comment peuvent se lier les individus épars au tout de la société, que ce soit dans une perspective théorique ou d’un point de vue politique, en l’occurrence socialiste.

 

Dans cet extrait, tiré de la 3e partie de l’article, le sociologue, dont les ambitions militantes ne sont jamais très loin, insiste sur l’unité de la nation française, affaiblie par une affaire qui pourrait paraître anecdotique, et dont on a vite compris, et dont on comprend encore aujourd’hui, qu’elle n’a rien de secondaire. Admettre que l’individu Dreyfus, quels qu’en soient les qualités ou les défauts, puisse être une victime collatérale d’intérêts supérieurs, c’est renoncer à ce qui fait nation. En l’occurrence, celle-ci n’est pas vue comme un fait de naissance ou de nature, mais comme une société d’hommes qui admet des principes supérieurs, les fait respecter, en faisant régulièrement corps autour d’eux.

 

En l’occurrence, attenter à la vie d’un individu, au nom de principes supposés supérieurs, sera toujours et définitivement inadmissible. Ce qu’écrit Durkheim vaut d’abord pour les devoirs de l’État au regard des libertés individuelles. Et on peut voir aujourd’hui à quel point elles peuvent être menacées, aussi bien en France qu’ailleurs : il est toujours tentant d’en rabattre sur les droits de l’individu au nom d’une urgence devenue permanente, et de craintes devenues paralysantes.

 

Mais ce qu’il écrit vaut aussi pour ceux qui usent d’une violence politique sans se prévaloir de l’Etat, autrement dit de ceux que l’on qualifie de terroristes.

 

Assassiner une personne pour la liberté d’expression dont elle entend faire preuve, et qu’elle s’essaie à enseigner, c’est s’attaquer à tous et à chacun. Il ne s’agit plus seulement d’un crime crapuleux, mais d’une attaque contre les principes mêmes qui peuvent encore nous unir. Dans les âges sombres qui peuvent être les nôtres, et qui se profilaient déjà à l’heure où Durkheim écrivait ces quelques lignes, les exigences de la liberté individuelle et de son expression doivent toujours rester notre repère, l’axe directeur qui permette de juger en toute conscience du juste et de l’injuste. Sans cela, que nous resterait-il ?

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