Neutralité (ALAIN) « Si Dieu m’apparaissait, dit le Sage, je discuterais avec Dieu »

Ce choix de textes et de supports est proposé par des professeurs de l’académie de Normandie.

 

TEXTE

 

 

NEUTRALITÉ

 

« Ceux qui dirigent ou surveillent l’enseignement donné par l’État ne laissent échapper aucune occasion de parler du respect qu’ils ont pour toutes les croyances, et de la neutralité stricte qu’ils entendent conserver ; et ils ont raison d’opposer ainsi leur tolérance et leur modération à la violence et à l’intolérance des congréganistes.

 

Mais encore est-il bon de s’entendre, et de ne pas paraître promettre plus qu’on ne peut tenir.

 

Il est bien entendu que pour les pendaisons, les buchers, les brodequins et le supplice de l’eau considérés comme moyens de persuasion, nous sommes tous d’accord. De même aussi nous croyons que la torture contemporaine, qui consiste en injures, calomnies, sobriquets et cris d’animaux, est tout à fait contraire au respect que chacun de nous doit à la personne d’autrui. Que l’État s’engage à ne jamais user d’arguments de ce genre pour ouvrir l’esprit des enfants, rien de mieux.

 

Mais pourtant, il faut bien instruire ; et instruire c’est troubler, c’est inquiéter, c’est irriter même quelquefois. Le dormeur qu’on secoue et qu’on réveille se plaint souvent. La discussion libre et la contradiction sont souvent prises pour des espèces d’injures, et l’on sait qu’une des graves offenses que l’on puisse faire à quelqu’un, c’est de n’être pas de son avis, lorsqu’il vous en prie.

 

Allons-nous donc, par bonté d’âme, épargner à l’erreur et à l’ignorance les attaques de la libre critique ? Allons-nous, faibles médecins, aimer la maladie à force d’aimer le malade, et respecter dans autrui jusqu’aux faiblesses qui le rendent moins respectable ?

 

*

 

Et sans doute on va répétant que toutes les croyances sont respectables. Mais cela n’a aucun sens. Toutes les personnes sont respectables ; mais aucune croyance n’est respectable. Aucune doctrine n’a le privilège de faire tomber devant elle tous les arguments, ni d’imposer autour d’elle le silence et la muette adoration.

 

La vérité même, la pure et auguste vérité, cesserait d’être la vérité si elle s’imposait par la force, si elle consentait à entrer dans les âmes serviles, si elle triomphait comme triomphent les empereurs, avec des captifs liés à son char. La vérité doit être librement acceptée. Cela seul a droit au respect qui, après examen, est reconnu digne de respect. Celui qui aime le plus la Vérité et la Raison, est aussi celui qui discute le plus et qui croit le moins.

 

Il n’y a donc jamais lieu de s’arrêter, parce qu’on rencontre sur son chemin une opinion très ancienne ou très répandue. Nul n’a le droit de dire à la Raison Humaine : "Tu t’arrêteras ici, tu n’iras pas plus loin". Si Dieu m’apparaissait, dit le Sage, je discuterais avec Dieu. (…) »

 


ALAIN, jeudi 14 juin 1900, Chronique parue dans La Dépêche de Lorient.

 

 

COMMENTAIRE

 

On connaît les célèbres formules de Jaurès en réponse aux campagnes répétées pour imposer une stricte neutralité scolaire aux instituteurs dans les années qui suivirent la loi de 1905 : «  seul le néant est neutre  » ; « la neutralité est une prime à la paresse de l’intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l’esprit ».

 

Quelques années plus tôt, quoiqu’avec un argumentaire sensiblement différent de celui du militant socialiste, Alain pointait déjà l’impasse d’une absolue neutralité de l’enseignement.

 

C’est que, pour Alain, même en se tenant aux bornes légitimes de l’impartialité, même en cultivant la vertu de tolérance, « il faut bien instruire ». Or, l’instruction véritable ne saurait se séparer d’un effort pour éveiller l’esprit des élèves, pour les aider à distinguer croire de savoir, opiner de penser. Cet effort, on le sait, s’enracine pour Alain dans l’activité volontaire du doute. «  Qui n’a qu’une idée, n’a pas idée  » aime à dire le philosophe.

 

En effet, penser , le mot lui-même l’indique, suppose de peser . Peser ses idées, donc en former de nouvelles et prendre avec elles le recul nécessaire à la critique. Et c’est ainsi cet examen critique, ce travail du doute, propre à l’instruction, qui interdit aux enseignants de «  promettre plus qu’on ne peut tenir  » en matière de neutralité. Le doute en effet libère de la crédulité, du fanatisme. Si, paradoxalement, il ne s’oppose pas à la foi authentique, il exaspère pourtant toujours les tyrans – eux qui, le mot est encore d’Alain «  n’aiment pas la vérité  », puisque «  la vérité n’obéit pas  ».

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